Laetitia au fil des mots

Laetitia au fil des mots

Chronique de la transparence.

Alors comme ça, pour tenter de calmer nos ardeurs par trop redoutées, voilà qu'on nous invente une nouvelle vertu suprême. Il y eut naguère la sacro-sainte tolérance, qui est tout sauf le contraire de l'intolérance. Je n'aime pas la tolérance. Avant de hurler, écoutez, que diable ! Je n'aime pas la tolérance, car je préfère le respect. Si mon voisin a besoin de percer des trous pour monter son étagère un jour où je veux me reposer, je sais que c'est probablement le seul moment où il peut le faire. Donc je ne dis rien et je prends mon mal en patience. Je le "tolère", mais il m'insupporte. Rien à voir, donc, avec l'acception donnée aujourd'hui au mot "tolérance". Je peux l'aimer ou le détester, ce cher voisin, pour peu qu'il soit respectable, je le respecte avant de le tolérer.

 

Tout ce préambule pour évoquer la récente obligation faite à notre mode de pensée : la limpide et pure transparence. Un sinistre du budget avoue (bien obligé...) qu'il a planqué de la confiture volée à sa mamie dans une tirelire helvète, et voilà que ceux qui l'ont nommé nous entonnent le choeur des vierges effarouchées. Comme si cela changeait quoi que ce soit à la fraude du dit sinistre, à ses causes comme à ses couvertures, ils nous déclarent la main sur le coeur (il faut bien qu'ils aient quelque chose à gauche) qu'à partir de dorénavant et jusqu'à désormais, tout sera transparent, même eux. Et en premier lieu, leur patrimoine. Et là, on hésite entre l'inventaire à la Prévert et La Complainte du Progrès de Vian. Ah, Gudule, tu vas voter pour moi, et je vais te montrer : mon plan épargne, ma grande caravane, ma villa en Bretagne et celle dans l'Hérault. Mon découvert, mes actions Lagardère, l'appart' à Val d'Isère, et puis mes deux vélos. Mon...stop !!!!!! Votre indécence est sans limite ! Le "bon peuple", dont vous vous foutez éperdument (et d'ailleurs, le connaissez-vous ?) n'a que faire de ces énumérations alors qu'il peine à aller au bout d'une simple liste de courses dès le 10 du mois. Mais où allez-vous vous arrêter ? Vous voulez que cette mesure soit étendue à l'ensemble des élus, qui n'afficheraient plus une profession de foi mais une déclaration d'impôts, pourquoi pas, qui vous en empêche ? Avant de penser au bien public, exhibons nos biens privés. Transparence...Déjà, je vous reconnais un grand sens de la continuité dans l'art consommé du foutage de gueule. Car vous agissez en poètes, puisque depuis des lustres vous êtes dans l'apparence, la rime était aisée. De l'apparence à la transparence, on sent le travail (ô combien rémunérateur) de vos communicants. Quarante ans d'abandon, de discours, de constats, de mensonges mais en costards sur mesure ou en robes essayées avenue Montaigne. Après les trente glorieuses, les quarante défileuses. Un autre sinistre affiche sans vergogne un compte courant dans le rouge de plus de trente mille euros, pour que l'ouvrier d'Arcelor Mittal ou de Petroplus se sente moins seul, probablement. Faut pas désespérer Gandrange et toute la Lorraine, n'est-ce pas ? Mais bande d'hypocrites, vous l'avez assassinée il y a des années, cette belle région ! Le tertiaire à tout-va, la cravate en lieu et place du bleu de chauffe, l'open-space détrônant le haut-fourneau, c'est vous. Ah il est vrai qu'un métallo en Armani, c'est assez peu concevable pour vous qui ne serrez que des mains manucurées.

 

Apparence-transparence, suite logique donc. Car dans cette exigence qui vous rend invisibles, votre objectif n'est que trop évident. Il saute aux yeux, même. En voulant nous faire croire que vous nous montrez tout, vous espérez être exemplaires. Enfin, vous afficher comme tels. Très facile alors pour vous d'exiger de nous la même chose, vous voudrez tout savoir de nos moindre agissements. Pas de nos patrimoines, nous n'en aurons plus guère. Mais de nos envies, de nos désirs, de nos projets. Pour mieux les encadrer et mieux les diriger, et surtout pour bloquer ceux qui nous permettraient d'être autre chose que des moutons par moments rassurés par vos jolies petites phrases. Toute initiative personnelle serait suspecte à vos yeux d'inquisiteurs. Avant d'entreprendre quoi que ce soit, il nous faudra tout vous montrer : nos petites économies, s'il nous en reste, les quelques sous prêtés par un copain (pas par des banques, elles vous donnent des ordres !), nos goûts, nos préférences, nos amis et nos fréquentations, les journaux que nous lisons, les sites que nous consultons, nos chambres à coucher (pour cela, après tout, vous avez donné l'exemple), tout vous dis-je. Vous nous voudrez trans-pa-rents, et malheur à celui qui ne sera pas dans vos normes de Torquemadas post-modernes. Le résultat, vous le connaissez et vous le souhaitez. Seuls quelques rares fous oseront prendre un risque, les autres, tous les autres, se réfugieront par obligation dans la sécurité pour simplement survivre à peu près décemment. En avant toute vers la déresponsabilisation généralisée, bien plus aisée à conduire. Une petite touche d'assistanat par-dessus tout cela, en sélectionnant bien à qui il pourrait profiter (ne surtout pas relancer l'autonomie et l'initiative !), et Orwell apparaîtra comme un auteur à l'eau de rose.

 

Mais méfiez-vous. J'ai évoqué quelques rares fous. Ils existent, et il sera difficile de les entraver, impossible de les museler. Ils viendront de tous les bords vous rappeler pourquoi vous avez été élus, puisque nous vivons paraît-il en démocratie. Une démocratie qui prend une tournure étrange, celle d'une majorité sortie des urnes qui semble ne travailler que pour satisfaire les aspirations d'une infime minorité. Ceux-là ne se laisseront pas prendre dans vos pièges grossiers.

 

Et je dois reconnaître que vous êtes tout de même très forts. Comme vos prédécesseurs ont réussi à détourner le sens du mot tolérance, vous utilisez celui de transparence à votre sauce. Je pensais qu'il signifiait "pouvant se laisser traverser par la lumière" et je traduisais cela, dans mon infinie crédulité, par "qui se laissait guider par la connaissance, le bon-sens, la sagesse". Vous le transformez en nuage d'illusions digne d'une télé-réalité politique où vous jouez votre rôle qui de Steevy, qui de Loana, qui de Nabila sous la conduite d'un Endemol mondialisé.

Chapeau les artistes ! Réussir à enfumer avec de la transparence, il fallait y penser.

 

Franz Muzzano.



20/04/2013
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