Laetitia au fil des mots

Laetitia au fil des mots

CHRONIQUE SUBURBAINE, OU COMMENT FAIRE DU PORTE A PORTE EN IGNORANT LUTECE.

Paris est une ville somme toute assez particulière. Déjà, c'est une ville, ce qui n'est pas donné à tout autre agglomérat d'habitations où gîtent homme, femme, enfants, belle-mère et chiens dans une promiscuité parfois lourde de conséquences, et que l'on nomme village, à l'image de Villers-sous-Montrond (Doubs), malgré tout charmant quand même. Ou bien bourg quand le nombre de maisons dépasse un certain seuil qui impose la boulangerie et favorise la consanguinité. Ensuite, Paris est considérée comme étant la capitale de la France, et il faut bien reconnaître qu'elle est la seule à avoir ce privilège. Lyon, qui est aussi une ville, il est bon de le rappeler, aimerait bien lui disputer cet avantage, mais doit pour l'heure se contenter de n'être que la capitale des Gaules, ce qui ne signifie pas qu'on y pêche plus qu'ailleurs. Précisons au passage aux cuistres qui se prétendraient amateurs de jazz que Lyon n'est pas pour autant la ville natale de Louis Prima.

 

Pour entrer dans Paris, rien de plus simple. C'est comme dans une grande maison. Il y a des portes. L'homme, malgré toute son inventivité qui lui a permis de découvrir la roue, la polyphonie, la perspective, le vaccin contre la rage, l'andouillette au chaource, la guillotine, le satellite, la statuaire grecque, la pénicilline, le madrigal, la Patagonie, les khmers rouges, le déodorant ou bien encore le chien-truffier et le Dakar en Argentine n'a à ce jour rien trouvé de mieux pour entrer quelque part que d'utiliser la porte. Comme Paris est assez étendu, il en possède beaucoup et elles se suivent très régulièrement, aérant le tour de la cité d'autant d'ouvertures. L'inconvénient étant que le voyageur, dans le cas improbable où il manquerait sa porte, se voit dans l'obligation de s'engager dans une promenade circulaire somme toute assez fastidieuse, mais qui lui permet de retenir le nom des maréchaux d'empire. Cela dit, une fois parvenu à destination, et pour peu que ce voyageur soit une voyageuse hissée sur talons haut, il a mal aux pieds.

 

Ces portes présentent un autre intérêt, loin d'être négligeable : elles sont riches d'enseignements de par leur nom même. Ainsi, la Porte de Saint-Ouen débouche sur Saint-Ouen, celle de Charenton sur Charenton, terre d'asile, celle de Montreuil sur Montreuil même si l'oeil aiguisé d'un ethnologue chevronné lui ferait alors commettre une étude détaillée sur l'urbanisation des faubourgs de Bamako. D'autant que chacun sait que le dimanche à Montreuil, c'est le jour de mariage. Il y aurait bien d'autres exemples dont l'énumération serait plus fastidieuse que la liste des remerciements d'une starlette un soir de remise des César. Mais d'autres portes peuvent conduire le non-initié à commettre des erreurs très difficilement réparables. Telle la Porte d'Orléans, qui s'ouvre sur Montrouge et non sur la cité où Jeanne d'Arc eut enfin ses Anglais. Ou bien encore la Porte de Versailles qui n'amène pas là bas, bien qu'elle soit près d'Issy. Quant à la Porte d'Italie, le mensonge est trop gros pour être commenté : la paysage offert à la vue du pèlerin est en effet assez éloigné de la beauté sans égale des plaines de Toscane, et les logis parsemant les voies carrossables ne sauraient en aucun cas être confondus avec le charme des villas qui enchantent les Pouilles et même la Calabre. Cela dit, c'est tout de même la bonne direction pour s'en aller saluer les pontifes.

 

Il serait malhonnête de ne point faire mention de quelques portes qui sont autant d'énigmes pour tout historien se penchant avec un tant soit peu de rigueur passionnée sur l'histoire de Paris. Telle la Porte Maillot, jouxtant un quartier pourtant bien nu, et surtout la Porte de la Chapelle, où l'on trouve une mosquée.

 

Les spécialités culinaires parisiennes sont rares, mais ne manquent pas d'un certain intérêt, pour ne pas dire d'un certain charme pour peu qu'elles soient préparées avec art et savoir-faire. On en dénombre principalement trois qui sont célèbres dans le monde entier, au moins : le champignon, le jambon et la p'tite femme. Elles peuvent s'avérer extrêmement délicieuses, à condition toutefois d'être d'une parfaite fraîcheur. Nous ne saurions trop conseiller au lecteur de bien prendre garde à la date de péremption de chacun de ces produits, surtout le jambon et le champignon qui peuvent s'avérer mortels en cas de consommation par trop tardive. Cette remarque est valable aussi pour le troisième, mais en ce qui le concerne des exceptions existent et il n'y a pas de règles, si nous pouvons nous exprimer ainsi. De plus, la date indiquée sur l'emballage est parfois erronée, pour ne pas dire folklorique. Cela étant, s'il est bien frais, il peut être consommé nature, comme le jambon, alors qu'il est préférable d'accommoder le champignon. Ajoutons que le dit champignon accompagnera avec bonheur la moindre tranche de jambon, de préférence en conservant la couenne. On évitera, en revanche, de l'associer au troisième produit pour des raisons que chacun comprendra aisément.

 

La notoriété de ces spécialités est telle qu'elle a même été célébrée à l'intérieur du septième art. Nul n'a oublié la célèbre chanson illustrant le film de Louis Malle, Viva Maria, interprétée par deux comédiennes que le temps, force est de le constater, a cruellement marqué de son irréparable outrage. Mais l'avantage du cinéma est qu'il fixe à jamais la jeunesse dans tout son éclat, et aujourd'hui encore tout un chacun peu entonner gaiement l'immortel refrain : "Ah, le jambon, le jambon de Paris ! Ah le jambon, le jambon de Paris !".

 

Fatigué de marcher et conscient que l'automobile naissante serait un jour un luxe, auprès duquel la boîte d'un kilogramme de béluga chez Petrossian s'apparente au petit noir pris chez Marcel sur le zinc à l'heure où les souteneurs font leurs comptes et où quelques dames vont à matines, l'homme parisien décida un jour de se doter d'un réseau souterrain de transport qu'il nomma Métropolitain. Ce fut une bonne idée, ne serait-ce que pour un siècle plus tard permettre d'abriter quelques illuminés n'ayant pas même un domicile fixe, quand il se met à faire plus froid que très, très froid. Mais ce n'était pas le but premier.

 

Il fallait, vous l'aurez tous compris, enfin presque tous, assurer à l'employé aux écritures de la maison Mouchard, Mouchard et Mouchard demeurant à Vincennes la possibilité de rejoindre son bureau et l'encrier posé dessus sans craindre le légitime châtiment (parfois corporel, si) qui aurait sanctionné le plus petit retard. Or, la maison Mouchard, Mouchard et Mouchard était alors sise près des Tuileries presque encore fumantes. Et comme lui disait sa gironde concierge, Madame Hossédard, : "Ah ben mon pôv' M'sieur Emile, d'ici aux Tuil'ries, ça nous fait une trotte !". Oui, il s'appelait Emile, il était nécessaire de le préciser. Ainsi, dès le 19 juillet 1900, il put pour la première fois de sa vie de travailleur se faire composter le ticket sans douleur, préserver ses semelles et arriver en avance. Le progrès n'a pas de limite, qu'on se le dise.

 

Il faut ici ouvrir une parenthèse pour signaler que la date d'inauguration de ce qui est aujourd'hui la ligne "Un" était prévue pour se tenir la veille, le 18 juillet. Mais dans leur immense sagesse qui faisait d'eux des personnages importants, les décideurs d'alors se dirent qu'il fallait réserver cette journée à un événement de portée mondiale qui surviendrait quelque soixante-deux ans plus tard. N'en disons pas plus, consultez mon profil et fermons cette parenthèse.

 

La symbolique étant toujours bonne à prendre lorsque l'on s'adresse à une foule en liesse, on fit appel pour la conception et le développement du réseau à un ingénieur nommé Bienvenüe. Quel joli nom pour redonner le sourire au couvreur descendant sur les quais, les yeux bouffis par le manque de sommeil et la consommation vespérale de vin des rochers, pourtant velours de l'estomac, mais alors très côtelé. Bienvenüe ! et l'ouvrier pénétrait la rame verte avec un grand sourire, non sans avoir auparavant écrasé son mégot d'un coup de talon volontaire, car il était précisé "défense de fumer et de cracher". Eh oui, risquer de tomber d'un toit tel un vulgaire Coupeau devenait un plaisir, car plus besoin de marcher pour monter au supplice. L'asservissement se démocratisait, c'était beau...

 

Gloire donc à Bienvenüe ! A son sujet, il est important de rappeler au provincial ne visitant Paris qu'à l'occasion du Salon de l'agriculture que son prénom n'était pas Montparnasse, comme il pourrait le croire. Non, il s'appelait Fulgence, comme tout un chacun. Ou presque, je connais un Trophyme et même un Colomban.

 

Deux guerres et trente glorieuses plus tard, on se rendit compte que le Parisien n'habitait plus Paris. Alors fut lancé le RER qui lui donna l'illusion de ne point avoir quitté sa belle capitale. Comme les chiffres étaient déjà pris par les lignes du Métropolitain, on différencia les nouvelles lignes en les affublant de lettres : A, B, C, D et E. Oui, une dizaine de commissions un peu plus que coûteuses arrivèrent à la conclusion que "c'était mieux dans l'ordre". Je ne m'étendrai pas sur ce sujet, ne souhaitant pas voir monter ma tension ou s'ouvrir mon ulcère. Car si le A justifie sa position de pionnier en fonctionnant très correctement, le C est vétuste et le D mal fréquenté. Le E est trop récent pour être jugé de manière impartiale.

 

Quelques mots sur le B tout de même, qui emprunte le tronçon de l'ancienne Ligne de Sceaux qui fonctionnait très bien. Quand il n'est pas en grève, une ampoule grillée le retarde en prenant l'appellation "problème de signalisation". Et quand tout est allumé, un désespéré choisit précisément ce parcours-là pour offrir à ses compagnons de voyage, appelés usagers alors qu'ils sont déjà usés, le spectacle vivifiant, bien qu'insoutenable pour les petites natures, de sa transformation en steak tartare préparé à la table. Les agents chargés de la communication, quand ils sont réveillés, donnent à ce geste fou la très jolie formule "incident grave de voyageur". Comme cela, Raymonde qui a compris qu'elle ne sera pas rentrée pour voir "Questions pour un champion" se dit que toute peine est relative.

 

Quelques-uns m'affirment que cette ligne fonctionne très bien les jours où je ne l'emprunte pas. J'en suis ravi.

 
 
 F. MUZZANGEL


16/01/2013
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